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« COVID 19 et planète qui suffoque : il est grand temps de repenser le tourisme et les voyages », par Hervé Dejean de la Batie

Depuis plus de huit mois, le tourisme international et les voyages sont à l’arrêt, le secteur est sinistré. Triste situation pour les voyageurs et plus encore pour les centaines de millions de personnes qui vivent du tourisme et des voyages. Sauf succès majeur des vaccins ou des traitements, cette situation pourrait durer des années sous une forme chronique qui verrait alterner les déconfinements partiels et les nouvelles fermetures, affectant durablement une activité économique qui était devenue majeure à l’échelle du monde.

Fâcheuse situation certes, mais qui invite à réfléchir et à poser des questions. A réfléchir sur une activité qui s’était emballée avec de graves conséquences pour la planète, pour les populations et, nous le voyons cette année, pour la santé. Le tourisme et les voyages de masse avaient échappé à tout contrôle si ce n’est à toute raison, ils n’étaient tout simplement plus soutenables dans la durée.

La pause forcée que nous connaissons aujourd’hui ne doit pas être une parenthèse vite oubliée. Elle sera bénéfique si elle conduit les décideurs, les voyageurs et les acteurs à réorienter pour de bon – au-delà d’un simple greenwashing – leurs choix en faveur d’un tourisme durable.

 

Le tourisme et les voyages sont devenus une activité de masse à l’échelle du monde

 

L’affirmation est banale et ne devrait pas surprendre. Les statistiques de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) [1], de la Banque mondiale [2] et du World Travel & Tourism Council [3] le disent depuis longtemps : plus de 1,4 milliard de touristes internationaux en 2018 dont la moitié en Europe et le quart en Asie, la France, l’Espagne et les Etats-Unis en tête des arrivées de touristes internationaux (plus de 80 millions chacun), 1 700 milliards de dollars de recettes pour le seul tourisme international, un tourisme intérieur de masse qui complète et parfois éclipse complètement le tourisme international, en Chine et en Inde en particulier. Pour fixer les idées, il n’y avait « que » 435 millions de touristes internationaux dans le monde il y a trente ans. Le tourisme a dépassé 10 % du PIB mondial en 2017 et représente 10 % de l’emploi mondial (330 millions d’emplois), proportion en croissance rapide. La forte baisse du tourisme international cette année avec la pandémie de COVID 19 (-70 % de janvier à août) fait peser une menace majeure sur l’emploi : 120 millions d’emplois seraient menacés dans le monde, indique l’OMT.

Plusieurs phénomènes sont observés depuis des années, qui ont conduit à ces résultats :

 

Une industrie lourde dont les effets négatifs sont de plus en plus clairs

 

Tous les effets du tourisme de masse ne sont certes pas négatifs, il s’en faut. N’en déplaise aux nostalgiques du bon vieux temps où le tourisme était le fait d’une élite privilégiée, ce tourisme de masse a :

Mais le prix de ce tourisme de masse est très lourd :

 

Pour un tourisme durable

 

La réflexion ne part heureusement pas de zéro. Les acteurs publics et privés ont compris depuis des années la nécessité de réorienter le tourisme et les voyages dans un sens responsable et durable aux plans économique, social et environnemental. Les travaux de l’OMT en font foi.

Mais le compte n’y est pas, loin de là, car les bonnes intentions et les recommandations pèsent peu au regard des dynamiques économiques et des masses financières en cause. En ce sens, l’arrêt forcé du tourisme causé par la pandémie actuelle offre une occasion unique de changer de braquet et de repartir dans la bonne direction (build back better).

Esquissons brièvement ce que pourrait être ce tourisme durable :

 

Que faire, concrètement ?

 

Utopique, ce qui précède ? Peut-être, si l’on constate que les réflexions et les préconisations émises depuis des années n’ont pas, ou très peu, fait changer la dynamique du tourisme de masse. On peut craindre que les leçons de la crise actuelle soient très vite oubliées si et quand l’épidémie sera derrière nous et que l’on retombe très vite dans la course aux chiffres et aux profits, quel que soit le coût social et environnemental.

Il n’y a pas de fatalité, pourtant. Il est possible d’agir et d’être efficace, mais sous deux conditions préalables :

Ceci étant posé, voici dix propositions pour faire bouger les lignes :

  1. Décourager progressivement les déplacements touristiques par avion en imposant une compensation carbone croissante tant que l’avion à hydrogène – à l’hydrogène propre s’entend – ne sera pas une réalité. Ceci particulièrement pour les trajets aériens courts pour lesquels le train (2 % des trajets touristiques internationaux seulement) est une alternative crédible. Accompagner ces mesures de campagnes de persuasion décourageant l’usage de l’avion pour les déplacements touristiques, en particulier de courte durée (week-ends).
  2. Interdire (notamment dans les villes) ou pénaliser par un malus les autocars de tourisme à moteur thermique, en commençant par ceux qui ne répondent pas à la norme antipollution la plus récente.
  3. En contrepartie, adresser un signal prix positif et faire une promotion active des voyages touristiques par le train. Et maintenir en vie les petites lignes qui sont une attraction touristique en soi et amènent les touristes au plus près des sites.
  4. Encourager – par des campagnes de persuasion et un cadre fiscal attractif – la découverte des villes par des moyens non polluants : autobus électriques, tramways, vélos de location, marche à pied.
  5. Proscrire les navires de croisière utilisant des fuels lourds ou à haute teneur en soufre. Organiser le raccordement électrique des navires à quai au réseau électrique.
  6. Encourager – par un régime fiscal favorable et une labellisation – les hôtels à réduire leurs dépenses de chauffage et de climatisation.
  7. Encadrer les plateformes électroniques de location de logements et limiter le recours à ces locations – ou l’assortir d’une obligation de compensation en mètres carrés de logement social – afin de freiner l’éviction des citadins par les touristes.
  8. Encourager – par un régime fiscal favorable et des campagnes de persuasion – le tourisme chez l’habitant, l’éco-tourisme, l’agro-tourisme, les diverses formes de tourisme à thème, dont le tourisme de mémoire. Ceci contribue à mieux répartir les flux et les revenus du tourisme sur le territoire.
  9. Encourager le « verdissement » des pèlerinages et des villes de pèlerinage qui drainent un public important : plus de 300 millions de pèlerins par an. Appuyer en particulier –comme le fait l’Union européenne, le Green Pilgrimage Network, réseau mondial de villes de pèlerinage de toutes les confessions fondé en 2009 sous l’égide de l’Alliance for religions and Conservation (ARC).
  10. Endiguer l’artificialisation des sols à des fins touristiques (hôtels, parcs de loisirs, routes, aéroports, marinas …) en refusant les projets ne prévoyant pas une compensation pour les sols appropriés.

La pente est raide et les objections aisément prévisibles : « ce n’est pas réaliste ! », « vous voulez tuer la poule aux oeufs d’or ! », « vous allez achever des compagnies aériennes déjà exsangues avec la pandémie », « vous allez détruire des millions d’emplois », etc.

Ces arguments seraient recevables s’il était proposé ici de mettre fin ou de réduire drastiquement le tourisme et les voyages, ce qui n’est pas le cas. Il est proposé de les réorienter, en réduisant sans doute leur volume mais surtout en faisant le choix d’un tourisme de qualité, créateur de richesse – matérielle et morale – et d’emplois durables. Après tout, there are no jobs on a dead planet. Ne perdons pas de vue les coûts de l’inaction.

 


[1] Voir en particulier « Faits saillants du tourisme international », édition 2019, Organisation mondiale du tourisme, https://www.e-unwto.org/doi/pdf/10.18111/9789284421251

[2] Statistiques du tourisme international 2018 par pays : https://donnees.banquemondiale.org/indicator/ST.INT.ARVL

[3] Voir en particulier les chiffres de 2019 : https://wttc.org/Research/Economic-Impact

[4] Les chiffres officiels font état de quelque 6 milliards de déplacements intérieurs en 2019, ayant généré des revenus à hauteur de 5 730 milliards de CNY, soit environ 735 milliards d’euros ; la Chine a reçu en 2019 quelque 145 millions de touristes extérieurs ayant généré environ 33 milliards d’euros de recettes.

[5] Les statistiques chinoises sont malaisées à interpréter car elles distinguent mal entre les différents motifs de voyages ; elles tendent aussi à inclure les visiteurs de Hong Kong, Macao et Taiwan dans les touristes internationaux par opposition aux touristes 国内 (guόnèi), c’est-à-dire de l’intérieur du pays. Pour cette raison, on parlera de touristes intérieurs et extérieurs plutôt que de touristes chinois et étrangers. Les touristes extérieurs peuvent être chinois, de Hong Kong en particulier.

[6] Ces trois paquebots ont erré pendant des semaines au large du Japon, de l’Europe, de l’Amérique centrale et de la Floride au printemps 2020 avec des centaines de croisiéristes et de membres d’équipages contaminés. Un quatrième navire, le Ruby Princess, a pu débarquer 2 500 passagers non testés à Sydney en mars, causant l’un des principaux clusters australiens.

 

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